Métro, silo, postapo

Le festival Nuit blanche du Noir ne se contente pas de vous conseiller des polars, il vous propose aussi de lire des dystopies, ces récits de fiction qui décrivent un « monde utopique sombre », selon la définition du Petit Robert (mot anglais francisé apparu en 1976). Ce « nouveau » genre littéraire très à la mode séduit les lecteurs actuels qui font de 1984 de Georges Orwell (écrit en 1948 !) le bestseller du moment, puisque les ventes de 1984 ont grimpé sans limite… Les « faits alternatifs », les contre-vérités et autres fakes-news du moment ne sont pas sans rappeler l’univers de Big Brother revisité façon Trump. Preuve de la modernité de 1984 (écrit en 1948 !), une nouvelle traduction signée Josée Kamoun vient d’être publiée chez Gallimard, après quasiment 70 ans sans une seule modification !
Le meilleur des Mondes d’Aldous Huxley ou La Servante écarlate de Margaret Atwood connaissent le même engouement.
Beaucoup de ces dystopies sont « postapocalyptiques » car les sociétés qu’elles décrivent sont générées la plupart du temps par une catastrophe, de quelque forme qu’elle soit, nucléaire, politique, militaire ou climatique. En voici quatre parmi les préférées du festival Nuit blanche du Noir.

Paru en 1996 déjà, mais traduit en français en 2017 seulement, Dans la forêt de Jean Hegland avait, à l’époque, bouleversé les lecteurs américains. Nell et Eva vivent heureuses avec leurs parents dans une grande maison au cœur de la forêt. Mais leur vie va basculer lorsque l’Amérique sombre dans une guerre dont on sait peu de choses sinon qu’elle a gagné presque tout  le pays. Plus d’internet, plus de téléphone, l’électricité a été coupée depuis un moment et pour longtemps,  Plus de bus, plus d’école. On garde les maigres rations d’essence pour une urgence qui forcerait d’aller à la ville, voir le médecin. Et quand l’essence est épuisée avec elle s’éteint le générateur qui fournissait de la lumière, et permettait encore de lire, de danser ou tout simplement de cuisiner. Les liens sont coupés. Il faut apprendre à vivre autrement, seuls, à planter, récolter et à gérer ensuite les rations de nourriture, à prévoir, à se méfier de tout et de tous. Et quand les parents disparaissent, il faut aussi apprendre à vivre tout court et à se protéger de ces inconnus qui fuient (mais vers où ?) dans la violence et le désarroi. Désormais, il faut revenir à la terre, à la forêt, aux fondamentaux. S’aider des livres et des savoirs anciens. Pour que la vie gagne, malgré la fureur des hommes. Malgré leur folie. Malgré la puissance destructrice des désirs. Malgré tout.

Silo de Hugh Howey est l’une de ces dystopies que l’on ne peut pas lâcher avant d’arriver au terme des 750 pages du premier volume. Et l’on en redemande avec les deux volumes suivants Silo-Origines et Silo-Générations. Certes, il faut accepter le postulat dystopique et post apocalyptique de l’humanité réduite à quelques milliers d’êtres humains enfermés dans un gigantesque silo de 144 étages où tout est contrôlé, hiérarchisé et soumis à des règles strictes. Le monde extérieur est devenu mortifère et son image visible sur quelques écrans géants est retransmise par des capteurs que doivent nettoyer les condamnés à être expulsés du silo vers cette terre toxique, pour avoir violé une loi ou transgressé un tabou. Mais une fois entré dans le système du silo, on se laisse emporter par l’incessant mouvement qui y règne et par les questionnements secrets qui affleurent peu à peu dans l’esprit de certains. Le pouvoir nous cache-t-il des choses ? Pourquoi les communications sont-elles si chères ? Ensemble pourrions-nous changer les choses ? Le monde extérieur est-il bien celui qu’on nous montre ? Sommes-nous seuls ? Y a-t-il d’autres silos ?

C’est à peu près la même idée qui préside aux trois volumes écrits par Dmitry Glukhovsly : Metro 2033, Metro 2034 et Metro 2035. Une guerre nucléaire a anéanti Moscou en 2014 et les rares personnes qui ont pu échapper à la mort se sont réfugiées dans les stations du célèbre métro moscovite. Confinés dans des espaces réduits, les habitants réorganisent leur vie et dans chaque station se développent des systèmes, des idéologies et des religions, en fin de compte assez proches de ce qui se faisait en surface. Les alliances entre stations se font, se défont, les guerres se mènent et les légendes se créent. Dans Metro 2033, nous suivons le jeune Artyom à partir du moment où il quitte sa station VDNKh et affrontent tous les dangers des tunnels pour rejoindre la station Polis, parce que Hunter (personnage central de Metro 2034) l’a chargé d’une mission : ramener le moyen de protéger VDNKh de l’invasion des Noirs, ces monstres sanguinaires qui viennent de l’extérieur. Bientôt, aller en surface devient une obsession pour Artyom. Mais qu’y trouvera-t-il ? Qui a réduit Moscou à une taupinière ? Qu’en est-il du reste du monde ? Y a-t-il d’autres métros habités ? Comment éradiquer les monstres qui peuplent la ville ? Les monstres sont-ils vraiment des monstres ?

Dans The City and the City de China Miéville les habitants de Bezsel, une ville quasiment du tiers monde, et de Ul Qoma, la développée, vivent sur le même espace géographique mais sont séparés par un mur invisible dont on comprend vite qu’il est d’ordre psychologique puisque, dès son plus jeune âge, chacun est habitué à ne pas voir les habitants et les immeubles de l’autre localité, à les « éviser ». Evidemment, toute violation est sévèrement punie par les milices de « La Brèche », un pouvoir omnipotent et invisible, même s’ils sont de plus en plus nombreux ceux qui tentent de dépasser l’interdit et de rejoindre la légendaire Orciny, la ville unique, rêvée. L’équilibre sera rompu par le meurtre d’une étudiante américaine, qui déclenchera une enquête menée par l’inspecteur Tyalor Borlu. Entre polar très noir, fantasy urbaine et dystopie, ce roman est étonnant et pose la question de notre manière de vivre l’autre et de l’accepter. Lecture indispensable au moment où tant de murs physiques d’érigent un peu partout !
Lire une dystopie constitue évidemment une catharsis, un acte qui permet encore – momentanément – de tenir à distance les nationalismes montants, les politiciens fous, les menaces climatiques ou nucléaires. Dans le monde actuel, où la technologie permet déjà toutes les dérives, la dystopie nous impose une sorte de lucidité à long terme, quasiment prévisionnelle. Mais, au vu des expériences passées, on est aussi en droit de s’interroger sur sa capacité à nous imposer la raison. Relisez de toute urgence la dystopie politique Impossible ici! de l’américain Sinclair Lewis, publiée en 1935 ! C’est le récit de l’ascension fulgurante d’un affairiste élu président des Etats Unis pour avoir promis de rendre sa grandeur à l’Amérique mais qui se transforme rapidement en autocrate une fois le pouvoir entre les mains ! Ça vous rappelle quelqu’un ? (CD)

• 1984, George Orwell. Gallimard (2018) traduit de l’anglais par Josée Kamoun.
La servante écarlate, Margaret Atwood. Robert Laffont (1987) et Pavillons poche (2017) Traduit de l’anglais (Canada) par Sylviane Rué.
Le meilleur des mondes, Aldous Huxley. Plon (1933) et Pocket (2017). Traduit de l’anglais par Jules Castier.
Dans la forêt, Jean Hegland. Gallmeister 2017 et 2018 pour la version de poche. Traduit de l’anglais (USA) par Josette Chicheportiche.
Silo, Hugh Howey. Actes Sud et (2013) et Livre de Poche (2016). Traduit de l’anglais (USA) par Yoann Gentric et Laure Manceau.
Metro 2033, Dmitry Glukhovsky. L’atalante (2016) et Livre de poche (2019). Traduit du russe par Denise E. Savine.
The City &the City, China Miéville. Fleuve noir (2011) et Pocket (2013). Traduit de l’anglais par Nathalie Mège.
Impossible ici! Sinclair Lewis. Gallimard 1937 et La différence (2016). Traduit et adapté de l’anglais par Raymond Queneau !

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