Le dimanche 6 avril 2025, le festival Quais du polar proposait un grand entretien avec Arnaldur Indridason dont nous vous faisons ici le compte-rendu. Comme les Dames du polar lisent ses romans depuis toujours, elles ne pouvaient pas manquer cette rencontre interprétée de l’islandais par le traducteur attitré d’Arnaldur, Eric Boury, grâce à qui nous avons pu découvrir une foule de pépites noires islandaises depuis 2005, date de la parution de La cité des jarres (Editions Métailié).

Ce moment avec Arnaldur Indridason, animé par Nathalie Dupuis, journaliste au magazine ELLE, avait aussi pour but de présenter son dernier roman , Les lendemains qui chantent.
Nathalie Dupuis : Vous êtes l’auteur de polar le plus populaire d’Islande. Vous avez publié des millions de livres traduits dans une quarantaine de langues. Désormais, vos polars glissent vers le roman d’espionnage. Konrad, votre personnage qu’on croyait à la retraite, revient. Pourquoi ?
Arnaldur Indridason: Konrad est un ancien flic à la retraite qui reprend du service. Peut-être parce qu’il pense n’être pas assez vieux pour arrêter, comme beaucoup de gens en Islande. Mais surtout, parce qu’il veut démasquer l’assassin de son père, lequel était pourtant un vrai salaud. Donc, quelqu’un a sans doute eu une bonne raison de le tuer. Jusqu’à présent, Konrad ne s’était pas occupé de cette affaire . Mais, aujourd’hui, elle l’obsède et il veut comprendre.
Nathalie Dupuis : Revient-il aussi parce qu’il a le sentiment d’avoir fait jadis incarcérer un innocent ?
Arnaldur Indridason : Oui, tout à fait. Ces enquêtes peuvent se lire séparément mais elles constituent en fait le récit d’une grande histoire générale, celle de la ville de Reykjavik, depuis la deuxième mondiale. L’amitié entre Konrad et Léo est très ancienne. Ils ont un point commun : des pères désastreux. Konrad était un flic ripoux. Et son ami Léo aussi. Ils font des arrangements avec la réalité, demandent des pots de vin, etc. Mais Léo est encore plus corrompu. Un jour, Léo dépasse les bornes et fait porter le chapeau d’un meurtre à un jeune homme tout à fait innocent. Alors Konrad se retire. Je voulais écrire sur des policiers véreux, qui ne soient pas acceptés d’emblée par mes lecteurs. C’est cela que j’avais envie d’explorer.
Nathalie Dupuis : Les failles rendent-elles les personnages plus intéressants ?
Arnaldur Indridason : Oui, ça les rend humains. Ce n’est pas intéressant d’écrire sur le bonheur. Un écrivain qui écrit sur le bonheur n’attire pas. C’est vraiment plus intéressant de s’attacher aux failles.
Nathalie Dupuis : Dans ce livre Konrad mène l’enquête mais la résolution vire vers le paranormal. Sont-ce des façons de mener des enquêtes ?
Arnaldur Indridason : Oui. Cela provient de la croyance dans les fantômes qui est très ancrée dans l’imaginaire islandais.
Nathalie Dupuis : Vous y croyez ? Vous avez déjà rencontré un fantôme ?
Arnaldur Indridason : Absolument pas. Mais j’ai pris du plaisir à décrire quelqu’un qui en voit. C’est intéressant pour un écrivain d’ouvrir l’histoire vers d’autres dimensions mais c’est aussi difficile d’intégrer un sujet pareil car j’écris depuis toujours du réalisme social. Du coup, un fantôme qui résout l’enquête, c’est compliqué à faire passer. Mais ça m’intéresse.
Nathalie Dupuis : Votre livre parle aussi de la guerre froide. Cette période vous a marqué ?
Arnaldur Indridason : C’était une période difficile et compliquée. L’Islande fait partie de l’OTAN depuis 1949. Ce qui a engendré de vives réactions chez les Islandais, même des émeutes. En 1951, on installé une base aérienne de la marine américaine située à l’aéroport international de Keflavík, sur la péninsule de Reykjanes, dans la partie sud-ouest de l’île. Certains islandais ont été encore plus en colère. De violents conflits ont éclaté entre Islandais. Ces discordes ont duré pendant plus de 50 ans et ont touché tous les secteurs.
Nathalie Dupuis : Le pays des lendemains qui chantent, c’est la Russie ?

Arnaldur Indridason : On parlait ainsi de l’Union soviétique. Certains socialistes islandais allaient y faire leurs études. Ou en Allemagne de l’est et même en Chine . Ils étaient débordant d’espoir envers le communisme. Ils ont été déçus. Ils ont compris qu’il s’agissait de dictatures où l’on ne pouvait pas parler et dont, par conséquent, ils ne parlaient pas au retour. Ces dérives n’ont jamais été abordées dans la société islandaise.
Nathalie Dupuis : Comment expliquer cette omerta ? Parce que c’était le Pays des lendemains qui déchantent ?
Arnaldur Indridason : Tous ces jeunes considéraient comme une honte de vilipender le communisme. Pourtant certains ont écrit des rapports sur la situation et les ont envoyés au PC islandais. Mais tous ces rapports ont été balayés et mis sous le tapis. Ils sont devenus secrets. Il a fallu attendre très longtemps pour qu’ils soient publiés.
Nathalie Dupuis : Ce livre a-t-il été écrit avant la guerre en Ukraine ?
Arnaldur Indridason : Non. J’avais déjà écrit sur cette période dans L’homme du lac, par exemple, car l’époque m’intéresse. J’aime beaucoup les romans d’espionnage. En particulier ceux de John le Carré. Mais en Islande, ce n’est pas chose aisée. Il n’y a pas beaucoup de matériel sur le sujet, ni d’espionnage massif. Pourtant, il y a eu une tentative de l’ambassade du l’Union soviétique pour recruter des Islandais . Il y avait aussi des chalutiers qui espionnaient les sites islandais. On les appelait « les bateaux de l’ombre » . C’étaient de drôles de chalutiers qui n’allaient jamais sur les zones de pêche ! Ça a intrigué les marins pêcheurs islandais qui avaient remarqué leur manège.
Nathalie Dupuis : Comment avez-vous eu connaissance de cette histoire?
Arnaldur Indridason : J’ai lu les journaux. Les articles abondent sur le sujet. A l’époque, par exemple, si vous aviez une vieille Lada, vous descendiez sur le port et vous la donniez à un chalutier contre une bouteille de vodka. Mon roman commence comme ça. Quelqu’un donne sa Lada…Mais il y a un secret dans le coffre !
Nathalie Dupuis : Quels livres vous ont marqué quand vous étiez enfant ?
Arnaldur Indridason : Je lisais tout ce qui me tombaient sous la main. Surtout Enid Blyton. Et tous ces romans de guerre contre les nazis. Aujourd’hui, je lis surtout des compilations historiques et de la poésie.
Nathalie Dupuis : Vous avez été journaliste. Est-ce une bonne école?
Arnaldur Indridason : Oui. Un journaliste doit écrire tout de suite une accroche, une phrase qui capte l’attention du lecteur. Puis il doit la retenir. Un journaliste doit être organisé, respecter les dead line et suivre les événements. Oui, j’ai beaucoup appris en étant journaliste.
Nathalie Dupuis : Votre père était écrivain. Avez-vous voulu suivre ses traces?
Arnaldur Indridason : Non. Lui m’aurait découragé. Il était très célèbre en Islande. Et puis, on n’a pas envie de faire comme son père. J’ai lutté jusqu’à 33 ans contre le souhait d’écrire. Puis, quand ça a été plus fort que moi, mon père m’a soutenu. Il a pu lire le manuscrit de La Cité des jarres. Il m’a dit que c’était mon meilleur livre.
Nathalie Dupuis : Pourquoi avez-vous commencé à écrire?
Arnaldur Indridason : En fait, mon premier livre vient d’une idée : un groupe de jeunes est utilisé comme cobaye pour des expériences médicales. Dans les écoles, de mon temps, on distribuait des gélules de foie de morue. J’ai imaginé que les gélules contenaient autre chose. Le livre était né. Mais il n’a pas eu de succès. J’en ai vendu 300 exemplaires.*
Nathalie Dupuis : Et pourquoi écrire du thriller ?
Arnaldur Indridason : L’Islande apparaissait comme un petit pays où il ne se passait rien. Mais moi, j’étais persuadé qu’on pouvait raconter des choses, malgré tout. A la même époque, en Suède, Maj Sjöwall et Per Wahlöö , un couple d’écrivains, ont sorti une série de dix romans policiers ayant pour héros l’enquêteur Martin Beck. C’était du réalisme pragmatique et social très crédible. Ils mettaient en scène des policiers qui faisaient leur travail quand se produisait un meurtre. Ils enquêtaient. Et moi, j’ai pensé qu’on pouvait aussi écrire comme ça en Islande. C’est l’origine du flic Erlendur. Et puis, vous savez, habiter en Islande c’est affreux. Je ne comprends pas pourquoi les gens y viennent en vacances. Les hivers sont longs, rigoureux, il fait noir et ça prend un temps interminable pour mourir de froid… l’été, c’est un hiver doux. On est bloqués à la maison. Donc, pour ne pas s’ennuyer on écrit des polars ou des thrillers.
Nathalie Dupuis : Êtes-vous attaché différemment à vos inspecteurs Erlendur et Konrad ?
Arnaldur Indridason : Non . Ils me sont toujours tous les deux inconnus. Et pourtant, je cherche toujours à les comprendre.
Compte rendu: Christine Defoin

*Il s’agit du roman Les fils de la poussière paru en 1997 en Islande mais édité seulement en 2018 par les Editions Métailié dans une traduction d’Eric Boury. Soit bien après les deux romans qui l’ont rendu célèbre, La cité des jarres (2005) et La Femme en vert (2006).
Les lendemains qui chantent. Arnaldur Indridason. Editions Métailié 2025. Traduit de l’islandais par Eric Boury.
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