Impressions de la 2ème Nuit Blanche du Noir au Mundaneum de Mons.

10 novembre 2018,  2ème Nuit blanche du Noir au Mundaneum de Mons…

Extrait d’un compte-rendu écrit, le matin du 12 novembre 2018, après un peu d’insomnie…

Quelques amies, « les dames du polar » comme les ont baptisées un journaliste, se sont mis en tête de réunir régulièrement des amoureux de lettres noires. Elles y pensent depuis des années, elles y travaillent depuis des mois, elles ont construit, à la force des poignets et en réunissant leurs optimismes et leurs carnets d’adresses, de vrais « événements » autour du roman noir.
Repérant une particularité de Mons qui devait faire de cette petite ville un lieu privilégié pour le Noir, elles ont souligné que le confluent de la Haine et de la Trouille, avec le Pire pas loin, devait prédestiner Mons à aimer le frisson.
Pour nous offrir ces rencontres, elles ont choisi un lieu que j’aime particulièrement ! J’aime le Mundaneum, pour son histoire, son principe, ses utopies optimistes. La beauté du lieu est admirable, reconstitué par Schuiten pour sauvegarder ce qui pouvait l’être d’un patrimoine inouï. Cette somme d’archivage méthodique, ce mode de conservation en fiches carton, imaginés par Otlet et La Fontaine, avaient l’ambition de concentrer, en tiroirs, des milliards de fiches, tout le savoir de l’époque. Dans les années 50, petite fille, je suis allée avec mon père dans le bâtiment du Parc Léopold à Bruxelles qui abritait alors tous ces fichiers laissés à l’abandon : une architecture circulaire, sous un dôme, une salle immense parcourue par des pigeons qui y vivaient tranquilles, un fatras de documents encore vaguement conservés par une connaissance de mon père (Paul Hellyn, je crois),  un immense désordre éclairé par des rayons de soleil poussiéreux et dorés, des déjections d’oiseaux,… On ne savait où poser le regard, où mettre la main. J’ai le souvenir émerveillé d’un antre de fantômes bienveillants et mourants. Et aujourd’hui me voici dans le nouveau Mundaneum montois, où les fiches ont été rapatriées et sauvées, pour assister à la Nuit blanche du Noir.
Une première « Nuit Blanche » s’était tenue l’année dernière, encore balbutiante mais déjà prometteuse. J’y avais entendu Mikel Santiago, Barbara Abel, Paul Colize, Isabelle Corlier et Effel.
Cette année, de grands noms étaient mis en présence, dans une ambiance amicale, feutrée – malgré l’ampleur du lieu – et sympathique, autour de quelques débats. L’accueil était mi-mondain mi-tendre. Le seul regret, c’est que toute la richesse humaine des interventions n’ait été perçue que par trop peu de gens. S’ils avaient su, hein, tous ceux qui déambulaient sur les trottoirs pluvieux de la rue de Nimy, que, en poussant la porte vitrée du n° 76, ils auraient pu entendre une musique jouée rien que pour eux, siroter des boissons et grignoter, tout en suivant des créateurs qui donnaient le meilleur d’eux-mêmes en cherchant les mots les plus justes pour dire le fond de leur pensée. Des occasions de bonheur se perdent.
Un libraire montois tenait un étal bien fourni, espérant vendre les auteurs présentés. Je lui ai fait quelques achats, malgré sa bougonnerie affichée, mais je me rappelle certains stands que j’ai tenus pour la librairie Entre-Temps de Barricade. C’était parfois très pesant, dans l’immobilité indifférente d’un coin de salle pendant des heures.
De partout, se mettaient à notre service des étudiant.e.s aux petits soins, souriant.e.s et attentionné.e.s. On était reçu par des amis, inconnus mais prévenants.
Je ne suis pas objective, je ne tiens pas à l’être. J’ai adoré pourtant ces deux journées.

La première rencontre nous parlait de polars montois. N’étant pas de Mons, je ne connais du folklore de la ville et de l’ambiance festive ou secrète de ces quartiers, que des bribes et je n’ai jamais participé à un Doudou. J’ai pourtant acheté et commencé à lire le livre de Jean-Pol Hecq (Georges et les dragonsà, un texte d’une facture classique, venant d’un homme délicat, et dont l’astuce narrative se laisse un peu deviner. Depuis l’an dernier, Effel (Le dragon déchainé) a pris de l’assurance et résiste bien aux questions d’un Georges Moucheron qui connaissait parfaitement les deux livres dont il parlait, faisait plus de l’analyse de détail que de la critique et passait habilement de l’un à l’autre.
Víctor del Árbol, quel homme attachant, vivant, intelligent et sensible ! Il ne parle pas français, mais le comprend. Ses traductrices (de l’E.I.), s’adressent à nous très clairement, suivent et transmettent. Je vais découvrir del Árbol, le lire. J’attends la sortie de Par delà la pluie en janvier.  Il m’en a donné vraiment le désir. J’ai aimé sa réflexion sur l’enfance, le lien avec le père, avec la violence. C’est en le lisant que je réentendrai ce qu’il nous a donné.
L’irruption, comme incongrue, ressemblant à une intervention intempestive d’un trublion, donne un côté de surprise et s’avère une belle illustration poétique des paroles de del Árbol. C’est le comédien Pedro Romero.
Noirs de Chine. Deux auteurs chinois aussi différents qu’il est possible. A gauche, un homme simple, un peu rond, souriant, ouvert et vif. Qiu Xialong (Chine, retiens ton souffle).De l’autre une brindille sèche, austère, en costume noir étroit, sans un sourire, raide comme le méchant Chinois d’Hergé. He Jiahong, prof de droit, rigoureusement froid, amené à répondre ici à des questions sur les droits de l’homme. Les enquêtes de Chen, le héros de Qiu Xiaolong, me retiendront, elles sont sur ma pile à lire.
Des pistes pour publier. Les quatre auteurs présentés ont connu des parcours éditoriaux différents. Benoît Choquet, après avoir écrit son premier roman (Vengeance et mat), refusait, dit-il, l’édition traditionnelle dans des circuits de rentabilité commerciale. En ancien de Warocqué, il a élaboré un plan de financement de sa propre maison d’édition, grâce à des participants multiples en un crowdfunding qui lui a pris des mois. Homme d’affaires et créateur. Son livre rend hommage à Charleroi, si décriée. Il a voulu des héros noirs dans une ville lumineuse. Aspi Deth, jeune femme tout sourire, fille d’aujourd’hui, a commencé par un blog. De followers en demandeurs d’une suite, ce support électronique l’a menée à devenir romancière. Elle fait d’intéressants parallèles entre le papier et le numérique. Je trouve moi aussi que les deux sont complémentaires et je m’agace volontiers quand j’entends les phrases ressassées sur le parfum du papier… Je me pose la question du besoin (que j’ai aussi, malgré ma liseuse) d’être entourée de livres, lus, à lire, ou à posséder simplement, là. Mais il paraît que posséder devient ringard, qu’il est plus sain d’utiliser au passage, dans un usage éphémère. Est-ce que ça vaut aussi pour le fait de posséder du culturel ? Les deux autres auteurs sont profs de français et ignorent tout de l’édition numérique et de facebook. L’un des deux, François Filleul , vient de recevoir le Prix Fintro 2018 pour son roman Poissons volants; il situe son action dans l’Espagne en crise économique des années 2000. L’autre, Luc Dupont, a été distingué par la Mention Spéciale du Jury du Prix Fintro 2017 tant son œuvre, Anna, ici et là, hors-polar, est remarquable. Il aurait cheminé vers l’édition grâce à des coups de chance et d’effraction (ce sont ses mots). Il pense que les concours et les prix sont de bons moyens de se faire éditer aujourd’hui.
Polar de l’art. Anne Casterman donne la parole à chaque auteur et leur demande de lire, de tel paragraphe à tel mot. Les trois auteurs répondent, comme des élèves plutôt timides. S’en tire mieux, Agnès Dumont, (Le gardien d’Ansembourg) la grande classe, qui explique bien les relations difficiles que peuvent avoir gardiens de musée, guides, spécialistes ou non, avec l’art qu’ils sont censés servir. Enchevêtrement d’ambitions et d’ambiguités. Autour de Van Gogh, Sarah Berti évoque une première œuvre inconnue et secrète du peintre dont la découverte déchainerait les passions jusqu’au crime (Avant les tournesols). Gérard Mans suit le vol d’un Caravage, refusé par le commanditaire, à travers des croisements improbables avec des collections océanographiques et des céphalopodes (Poche de noir).
Chine et Mongolie. Vraiment le moment fort de ces deux journées. Jacques de Pierpont a suscité des échanges magnifiques entre deux hommes, Qiu Xiaolong et Ian Manook,  qu’on devinait riches et qui, en effet, ont su dérouler des impressions croisées très belles. « Je comprends ce que nous avons en commun : la diaspora. Et le goût pour des gourmandises de notre culture d’origine. », dit Ian Manook. Manger, c’est si important. Un roman qui situe une personne par ce qu’elle aime manger fait mieux qu’une longue description (Simenon connaît bien ça aussi). Boire quelque chose d’infect avec des gens pour qui cela a un sens, eh bien c’est bon. Anecdotes, témoignages, impossible à rendre ici. J’ai acheté de leurs livres et j’espère qu’ils écrivent aussi bien qu’ils parlent.
Ian Manook (un des pseudos de Patrick Manoukian, en fait) est un homme extraordinaire. J’ai pu aller lui parler, je lui ai dit mon émotion et ses yeux étaient fondants. Manook attendait son heure pour se montrer tel qu’il est, j’en suis sûre. Il m’avait paru un peu poseur, avec sa dégaine noire, son bonnet sur la tête. Tout au contraire, on l’aurait bien embrassé pour le remercier de nous avoir bouleversés. J’aime vraiment beaucoup ce qu’il écrit dans Yeruldelgger, son humanité généreuse et aussi le souffle du récit, mais je dois bien avouer que le noir noir noir… C’est la chaleur de Manook que j’aime, pas les intrigues épouvantables. Et quand on lui demande pourquoi la Mongolie, pourquoi telle autre région,…il répond : « Je pense que je suis un nomade culturel, j’aime être de la diaspora ». Aller en Arménie ? Il hésite car il craint de se retrouver dans l’entre-soi.
Pendant ce temps, dans une autre salle, des enfants expérimentent des jeux de tables, enquêtent dans la réalité augmentée ou se livrent au gaming.
Pour clôturer ces deux jours, une artisane chocolatière, nous fait goûter des chocolats particuliers. Des jazzmen donnent l’ambiance. Le bavardage s’installe entre tous, un verre à la main. C’est un moment privilégié.
Les sept copines du polar, le Mundaneum, les livres, les chocolats, la musique, l’ambiance et l’amitié laisseront certainement des traces dans la mémoire nomade de tous ces auteurs. Je n’en doute pas.

Rolande Merget

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