Le 5 avril 2026 à 10h, dans le magnifique Grand salon de l’Hôtel de ville, les Dames du polar ont pu assister à une rencontre passionnante, Écrire contre le racisme, qui réunissait Abir Mukherjee (Ecosse), S.A. Cosby (USA) et Henry Wise (USA). Elle était animée avec maestria, précision et sensibilité par Gladys Marivat, critique littéraire pour Le Monde des Livres, le magazine Lire Magazine Littéraire .
Gladys Marivat constate d’abord que les derniers romans des trois auteurs présents constituent un retour aux sources, de Calcutta à la Virginie.
Henry Wise confirme en effet que son héros, Will Seems, revient dans la petite ville où il a grandi, pour prendre un poste d’adjoint au shérif après dix années passées à Richmond. Il y retrouve les deux visages de la Virginie, celui des riches plantations de tabac et celui des paysages désolés, abandonnés. La Virginie est un endroit rural presque oublié, presque perdu perdu dans un autre temps. Et ces deux facettes sont sources de tensions.
Chez S.A. Cosby, Roman revient à Jefferson Run après cinq ans passés à Atlanta. Il retrouve une ville du sud où les fermetures d’usine et la misère qui en a découlé ont fait augmenter la criminalité de façon vertigineuse. C’est ce qui arrive quand les gens doivent choisir entre payer l’électricité ou manger. Ils ont besoin de survivre et pour cela font des choix parfois mauvais. Le problème c’est qu’on ne se rend pas compte de la violence des propositions parmi lesquelles ils doivent choisir. C’est le polar qui permet de raconter ça, le polar est la Bible des démunis, le roman social de notre époque.
Le père d’Abir Mukherjee a choisi de s’installer en Ecosse car il voulait « un endroit froid » par rapport à l’Inde ! Et là, on identifiait les gens par leur appartenance religieuse. C’était difficile pour Abir de se positionner. Était-il un catholique ? Non, un hindou. Un protestant ? Non, un hindou. Un hindou catholique alors ? Bref c’était complexe de se situer. Et quand il apprenait quelque chose sur l’Inde à l’école, son père lui expliquait que tout était faux. C’est pour mettre un terme à ce grand écart qu’il a choisi d’écrire sur Calcutta.
Gladys Marivat s’interroge alors sur les références littéraires nombreuses que les trois auteurs font dans leurs œuvres, de Poe à Faulkner en passant par Twain ou Kipling. Quelle importance ont-elles ?
Henry Wise confirme qu’il aime beaucoup les références littéraires qui sont très présentes dans son roman. Notamment Mark Twain qui, selon Wise, écrit une fiction pour explorer des réactions, des choix. Mais Twain est aussi capable de parler du cœur.
Abir Mukerjee constate que beaucoup de références littéraires ont été écrites par des hommes blancs et vieux, du temps de la colonisation et pour rétablir l’équilibre il cite des auteurs indiens. Malgré sa vision biaisée de l’histoire, Mukherjee pose Kipling au centre de ces références pour observer cette humanité qui est « entre les 2 ». Parce que c’est grâce à cette l’humanité-là qu’on avance.
S. A. Cosby a grandi en Virginie du sud et il a lu Faulkner dont le point de vue était considéré comme progressiste à son époque. Pourtant, il n’évoque pas les Noirs. Mais le sous texte doit être présent pour marquer l’évolution des points de vue.
Un corps est découvert près d’un bûcher chez Mukherjee, l’action est liée à un crématorium chez Cosby, le roman de Wise commence par un incendie… Pourquoi le feu est-il omniprésent et en quoi est-il intéressant ?
S.J. Cosby envisage son roman comme une méditation sur le feu qui, comme le mal, détruit tout ou réchauffe. Le feu illustre cette dichotomie. Il a travaillé dans le crématorium de sa femme. Il a vu de près la puissance du feu. Il le propose comme une métaphore de cette région de Virginie qui a façonné les gens. Dans son roman, il y a beaucoup de violence mais aussi de l’amour, beaucoup de peur et de haine mais aussi l’importance du groupe et de la famille.
Pour Henry Wise, le feu est très intéressant parce qu’il change les choses quasiment de façon chimique. Un corps est déformé, changé par le feu. Un corps vivant devient cadavre. C’est apocalyptique.
Le feu joue aussi un rôle central dans le roman de Mukherjee car ses intrigues se situent dans une population dont la religion, l’hindouisme, plus que d’autres, donne un rôle important au feu. Crémation, feu de mariage, etc. Le feu détruit et renouvelle.
Les trois romans se situent également dans des villes en déréliction où les tensions entre présent et passé, amour et haine, sont palpables, et où des personnages en quête de rédemption reviennent pour tenter de réparer.
Abir Mukherjee considère en effet que Calcutta est une ville abominable, mélange d’amour et détestation. Mais pour lui l’époque où il situe son intrigue (années 1925-1930) est aussi importante. Il pose la question de savoir comment une nation de chrétiens pouvait opprimer une autre nation. C’était compliqué en Inde. Alors, les Indiens et les Britanniques ont mis en place une lutte non violente. Celle qui donnera ensuite Mandela et d’autres. L’Empire a pris fin sur de la non-violence. Ils ont choisi d’aimer plutôt que détester. Et, d’après Mukherjee, il faut y voir l’influence du cricket, ce sport qui dure 5 jours et ne consacre pas de vainqueur.
Henry Wise était intéressé par le fait raconter l’histoire d’un homme malheureux là où il vit et qui revient dans sa ville d’origine, après 10 ans. Et, bien sûr, cette ville est un lieu compliqué. Wise écrit sur ces terres humides, « qui puent et remplies de mouches », mais qu’il trouve merveilleuses même si elles sont remplies de mort.
Cosby pense que le thème du retour au foyer est très important. Roman, son personnage, part à Atlanta pour échapper à la pauvreté. Atlanta c’est le snobisme, la réussite financière. Quand il revient après 5 ans d’absence, il se sent coupable. Le retour c’est une façon d’être jugé. La ville de Jefferson Run est corrompue. La pauvreté est partout. Ici, pas de moyen d’échapper à la misère. Aujourd’hui, il n’y a plus d’usine. La seule entreprise qui marche c’est le crématorium. Ou les gangs. Face à cela, Roman doit être deux fois meilleur. Mais le sujet principal du livre, c’est le racisme.
Dans ces villes, tous les gens se connaissent et chacun connait sa place.
Les parents d’Abir étaient vus comme des citoyens de deuxième classe. Il est important de connaître sa place. Abir dit n’avoir toujours pas les mêmes conditionnements que ses amis blancs. Il a quasiment les mêmes peurs que les femmes quand il se promène de nuit à Glasgow. Par exemple, quand il a voulu s’identifier comme donneur d’organes, son père l’en a empêché à cause du souvenir des expériences faites sur les Indiens et en particulier sur les femmes indiennes. Abir se sent toujours colonisé dans sa tête.
S.A. Cosby trouve ce sujet intéressant et a une théorie : dans le Sud des USA, il y a des groupes sociaux et connaître sa place est indispensable, vital même.
Les couches du passé auraient-elles un poids racial ?
Ça fait 400 ans que la famille d’Henri Wise est aux USA . Son grand-oncle était agriculteur et avait trouvé des flèches d’Indiens dans ses champs. Wise a donc toujours eu conscience de ce que ses descendants n’avaient pas été les premiers sur ces terres. Parfois, il pensait qu’il prenait des risques à écrire ce roman. Mais il se sentait l’obligation d’écrire ces couches d’histoire. Le protagoniste a toutes les raisons de rester loin et pourtant, il revient. Il faut creuser pour trouver les trésors de l’histoire, en couches. Explorer le thème de la race est venu naturellement chez lui, à cause de ces flèches. Mais c’est surprenant comment la haine peut tout changer.
Gladys Marivat remarque, pour conclure, que les romans de S.A. Cosby et Mukherjee sont truffés de mauvais whisky, d’alcool frelaté et de drogue et que chez Wise le café et les cigarettes abondent. C’est quoi ce mal qu’on se fait ?
Pour Cosby, l’alcool est un rituel partagé avec nos amis, pour se sentir proches. C’est une métaphore de la connexion et aussi de l’effacement de la douleur.
Wise pense que l’alcool de contrebande est une tradition. Pas pour le cliché mais comme un mécanisme pour s’en sortir : arroser ses racines avec du whisky !
Chez Mukherjee, le whisky procure la sensation qu’il peut y avoir autre chose que les traumatismes causés par la guerre.
Une rencontre passionnante, qui s’est terminée sur la standing ovation d’un public enthousiaste et passionné. Bien entendu, on vous parlera de ces romans plus longuement et prochainement sur ce blog !
Les bûchers de Calcutta. Abir Mukherjee. Liana Levi 2026. Traduit de l’anglais par
Emmanuelle Aronson et Philippe Aronson
Le roi des cendres. S.A. Cosby. Sonatine éditions 2025. traduit de l’américain par
Pierre Szczeciner
Nulle part où revenir. Henry Wise. Sonatine éditions 2025. traduit de l’américain par Julie Sibony .
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