Variations sur des fondamentaux

Ce n’est pas une nouveauté. Depuis la plus haute Antiquité, les relations familiales, la culpabilité ou la folie sont des ingrédients très exploités par les écrivains ou les dramaturges. La plupart du temps, la mise en présence ou en confrontation de ces trois éléments conduits à toutes sortes de déviances et au crime. Matière bénie donc pour ces polars proches du thriller psychologique qui ont cartonné récemment, parmi lesquels nous en retenons deux, présentés comme des « premiers » romans mais qui n’ont de « premier » en dehors de l’argument marketing puisque After Anna est l’œuvre d’un écrivain britannique à succès (lequel?) qui publie pour la première fois sous le pseudonyme d’Alex Lake et que Un cri sous la glace est le premier texte en solo de la suédoise Camilla Grebe, laquelle a co-signé avec Asa Traff, sa soeur, une série de polars très appréciés dans leur pays.

La structure de ces deux romans est assez classique puisque Grebe propose un roman choral où 3 personnages prennent alternativement la parole pour commenter les événements qui surviennent et leur évolution personnelle face à ceux-ci. Quant à Lake, il divise très logiquement son roman en deux parties, avant et après (d’où le titre, conservé à bon escient dans sa forme originale anglaise), lesquelles sont à leur tour organisées en chapitres correspondant aux jours de la semaine.

Avant, c’est la partie où Lake nous raconte l’enlèvement de la petite Anna, 5 ans, à la sortie de l’école, un de ces jours compliqués où Julia, sa mère – avocate spécialisée en droit de la famille-, est arrivée en retard pour la récupérer. Une réunion qui s’étire, un portable déchargé et impossible de prévenir ni l’école, ni le père, Brian, ni la grand-mère ! Les recherches entamées très vite restent vaines, Anna s’est volatilisée sans laisser la moindre trace. Pour Julia et Brian, la descente aux enfers se précipite et conforte leur décision de divorcer.

After… Au bout de sept jours, Anna réapparaît, amaigrie, certes, mais en bonne santé et sans trace apparente de sévices d’aucune sorte. Un seul problème : elle n’a pas le moindre souvenir de son enlèvement. Julia revit mais pas pour longtemps car Brian et sa mère vont tout tenter pour obtenir la garde de l’enfant ! Même les pires stratagèmes.

Une famille, donc, forcément dysfonctionnelle, une faute que Julia ne peut tout simplement pas se pardonner, la folie d’un kidnappeur machiavélique ! L’écriture de Lake est fluide, elle donne un rythme nerveux à une intrigue – pleine de violence psychologiques autant que physiques – qui tient en haleine et dont le « twist » final interpelle sur l’étroite imbrication de ces trois composantes du récit : faute, famille, folie.

C’est sur cette imbrication aussi que Camilla Grebe appuie son roman, en la démultipliant puisqu’elle nous propose de suivre 3 personnages en pleine crise personnelle, dans une ville de Stockholm, symboliquement glacée et recouverte de neige. Emma, la jeune et timide vendeuse d’une boutique de vêtements, a un secret : son patron, le magnat de la mode Jesper Orre, vient de lui demander sa main et de lui offrir une bague somptueuse. Mais il disparaît le soir même des fiançailles, il ne répond plus aux messages et quelques semaines plus tard la police découvre chez lui un cadavre de femme décapité ! Qui est vraiment Jesper ? Chargé de l’enquête, Peter fait très vite le rapprochement avec un meurtre similaire vieux de dix ans et toujours non résolu. Dans le genre famille dysfonctionnelle, celle de Peter est un modèle car il a quitté Janet il y a plus de 15 ans et n’a pas réussi à construire la moindre relation avec son fils Albin. Non sans en concevoir une immense culpabilité à laquelle s’ajoutent les regrets d’avoir, dix ans plus tôt, abandonné la femme qu’il aimait vraiment, par peur de l’engagement. Cette femme, c’est Hanne, la profileuse qui avait apporté son aide sur le premier cas de décapitation. Elle a mis très longtemps à se remettre de l’abandon de Peter et si elle accepte de se pencher sur ce nouveau cas, c’est pour se persuader qu’elle peut le revoir sans douleur mais aussi qu’elle a encore les facultés suffisantes pour exercer son métier. Car Hanne souffre de cette maladie qui emporte, pas à pas, la mémoire et l’identité.

Voilà un excellent roman, très élaboré, dont l’écriture bien adaptée à chaque personnage et la construction très progressive retiennent vraiment l’attention. Les fils du récit se tissent lentement mais avec une telle de précision documentée que le lecteur se laisse emmener, consentant (et berné ?), vers là où sombrent les familles dont les fautes empêchent la rédemption et vous bâillonnent : la folie.

A lire aussi, dans la même veine…

Les Infâmes de Jax Miller. Déjà traduit en 13 langues et multiprimé, ce roman prouve que les 3F – famille, faute et folie – n’épargnent pas le Kentucky et l’Amérique profonde, surtout quand ils sont couplés à la drogue, l’alcool, la vengeance, l’ambition et le fanatisme religieux !

Je te vois de Clare Mackintosch. Après le choc de Te laisser partir, un deuxième roman en demi-teinte mais néanmoins passionnant où les trois fondamentaux s’en donnent à cœur joie pour faire froid dans le dos en utilisant ces nouvelles technologies qui dirigent désormais notre quotidien!

CD

 

 

Alex Lake. After Anna. Traduit de l’anglais par Thibaud Eliroff, Flammarion 2015 et J’ai lu 2017.

Camilla Grebe. Un cri sous la glace. Traduit du suédois par Anna Postel, Calmann-Levy 2017 et Le livre de poche 2018.

Jax Miller. Les Infâmes.Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claire-Marie Clévy, Editions Ombres noires, 2015 et J’ai lu 2017.

Clare Mackintosch. Je te vois. Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Françoise Smith, Hachette 2017, Livre de poche 2018.

Ce texte est soumis à la loi sur la reproduction. Autorisation à demander à inculq@gmail.com

 

 

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