
Le 18 avril à 15h, les Dames du Polar ont assisté dans un Grand Palais surchauffé par le soleil et l’innombrable public, à une rencontre sur le thème Les enfances blessées : le polar pour réparer les vivants, qui rassemblait Mathilde Beaussault, Julien Freu et Meï Lepage. Animée par Hélène Fischbach.
Codes du polar et influences
Avez-vous choisi le genre du polar consciemment ?
Pour Mathilde Beaussault, ce n’est ni voulu ni conscient. Elle n’était pas grande lectrice de polars. Dans son premier roman, Les saules, elle voulait raconter ce qui avait poussé quelqu’un à tuer la jeune Marie. A la fin de l’écriture, elle s’est même demandé à quel genre son texte appartenait ! Le but de Julien Freu est de prendre du plaisir lors de l’écriture et le genre du polar est parfait pour ça. Meï Lepage est policière à Lyon et pourtant, comme Mathilde Beaussault, elle n’était pas une lectrice fervente de polar. C’est l’idée de départ qui a été prépondérante, de même que le plaisir de tromper le lecteur. Et le plaisir du scénario.
Quelles sont vos principales influences?
Chez Julien Freu, c’est clairement Stephen King, qu’il a lu pour la première fois à 11 ans. Un format poche acheté dans un centre Leclerc, précise-t-il. On a aussi rapproché son roman de la série américaine Stranger things. En effet, comme dans la série, il écrit sur une époque, pour lui les années 90. Mais il a découvert la série alors qu’il en était au tiers de l’écriture de son roman. Meï Lepage dit n’avoir pas vraiment d’influences car, quand elle a commencé à écrire, elle n’avait jamais lu de polars. Son écriture est plutôt le fruit d’un puzzle d’influences. Mathilde Beaussault a une formation classique et est professeur de français. Elle a donc un immense amour pour Steinbeck, Duras, Ron Rash ou Sandrine Collette.
Comment avez-vous construit la figure de votre enquêteur ?
Julien Freu a choisi de proposer l’archétype de l’enquêteur. Quant à Mathilde Beaussault, elle n’avait aucun modèle mais s’intéressait à la contrainte qu’imposait la figure de ce personnage. Elle a mis son écriture en retrait pour laisser place au procès-verbal. Et Meï Lepage a voulu suivre son enquêtrice de façon factuelle, comme avec une caméra à l’épaule. Elle s’est surtout intéressée à l’aspect résolution de l’enquête et à l’emotion.
Comment choisissez-vous les lieux de vos romans et pourquoi ?
La Colline de Mathilde Beaussault commence en ville avec la découverte d’un bébé abandonné dans un container. Mais ensuite, elle s’échappe vers la campagne où elle peut libérer son écriture parce qu’elle retourne à ces lieux de façon presque automatique.
L’idée de L’île hallucinée est venue à Julien Freu vers 4h du matin. Il voulait un endroit clos. Quoi de mieux qu’une île inventée de toutes pièces que tout le monde peut s’approprier ! Pourtant il a grandi dans les champs à perte de vue. Mais il aime créer des lieux et des personnages.
Quant à Meï Lepage, elle apprécie les lieux urbains un peu crades. Au début, elle avait situé son intrigue en Arizona. Quand elle est devenue policière, elle a vu tout l’intérêt de ramener l’intrigue en France.
L’enfance brisée comme point commun
Le point commun de vos textes, c’est l’enfance et en particulier l’enfance malmenée.
C’est là que Meï Lepage voit le lien avec le polar un genre dans lequel on montre des gens abîmés et cabossés dont on peut exploiter les failles dans le récit. On peut s’interroger leur moralité, questionner leurs choix. Julien Freu aborde les années 90, une période qu’il considère comme la fin de l’innocence collective. En général, le polar raconte aussi la fin d’une innocence. L’enfance est un trésor. Il faut explorer comment, du trauma, on va vers la lumière. Puis, l’adolescence est une frontière. Les ados mènent une lutte mortelle pour exister mais ne se reconnaissent plus.
Mathilde Beaussault aime la poésie liée à l’enfance. Mais l’intrigue montre l’insupportable. Mathilde doit parfois tenir ses terreurs à distance, notamment dans son rôle de professeur, quand elle doit entendre les récits des adolescents qui racontent l’intolérable, la jeunesse éventrée. L’adolescence c’est un monde qui se ferme, qui plonge les enfants dans le silence vers le bac ou le permis. Il faut colmater l’hémorragie.
Meï Lepage considère que c’est à l’adolescence que l’on comprend ce qui se passe. La bascule peut se faire. Mais les victimes ne savent pas ce qui leur arrive. Elles doivent pouvoir dépasser l’omerta. Il y toujours une lumière au bout. Mathilde confirme qu’elle faire jaillir la lumière de zones noires. Montrer comment des personnes très éloignées peuvent s’associer pour sauver un enfant.
Les mères ne sont pas épargnées !
En effet, reconnaît Mathilde , et ce n’est pas si simple. Dans une famille transgénérationnelle il y a une transmission consciente ou pas. Mais que peut-on transmettre si on n’a pas soi-même eu l’amour d’une mère ? Julien, lui, décrit une mère ultra aimante donc qui aime mal parce que trop. Mais tous les adultes ne sont pas défaillants. Il faut un principe de lumière. Chez Meï, c’est la mère effacée. Pas une mauvaise mère mais une mère qui ne sait pas comment faire sans avoir eu non plus de figure maternelle.
En somme, le polar répare-t-il les vivants?
Julien Freu veut le croire mais ne se sent pas dans la position du démiurge. Quant à Mathilde, au moment de commencer à écrire, elle ne sait pas où elle va. Par exemple, elle avait en tête l’image d’un personnage qui se défenestre. Mais elle a choisi de le sauver par l’amour de sa grand-mère.
Est-ce que réparation signifie justice?
Meï Lepage pense que oui, évidemment, mais ce n’est pas toujours le cas. La réponse pénale est rarement à la hauteur de ce que la victime attend. En tous cas, pour se remettre, il faut être entendu. Pour Julien Freu, la réparation vient de la consolation et de l’amour. C’est aimer qui répare. Quant à Mathilde Beaussault, elle pense que le verbe et l’écrire sont essentiels pour rendre la justice.
Compte-rendu Christine Defoin
La Colline. Mathilde Beaussault. Seuil, 2026
L’île hallucinée. Julien Freu. Actes Sud, 2026
Sécher tes larmes. Meï Lepage. Verso , 2026
Retrouvez un autre conseil consacré à Mathilde Beaussault, Les Saules.
Ce compte rendu vous a donné envie de lire ces livres? Commandez les sur Librel, le site des libraires francophones indépendants de Belgique. Mais vous les trouverez aussi chez votre libraire habituel, évidemment !
Ce texte est soumis à la loi sur la reproduction. Autorisation à demander à inculq@gmail.com . Pour des raisons de lisibilité, ce texte utilise le masculin dit «générique » pour désigner des ensembles mixtes. Il n’est donc pas genré.
Texte garanti sans IA!
