Indridason et Hallgrimsson : la boussole islandaise

Le 18 avril  2026 à 10h, dans le décor impressionnant du Grand palais à Paris, à l’occasion du Festival du livre,  les Dames du polar ont assisté à La fin du voyage, une rencontre avec Arnaldur Indridason, accompagné de son traducteur de toujours Eric Boury et interrogé par Julia Polack-de-Chaumont, autour de son dernier roman noir historique.

La fin du voyage est un roman historique construit autour de la figure Jonas Hallgrimsson, naturaliste et poète islandais du XIXème siècle .

Il s’agissait aussi de raconter comment deux adolescents qui vivent dans le grand nord islandais deviennent amis  mais vont connaître deux destins bien différents. Jonas Hallgrimsson va faire des études à l’université de Copenhague, puisque l’Islande était alors colonie danoise, il va devenir poète tandis que Thorkell Keli va devenir berger et disparaîtra  un jour, alors qu’il travaillait chez des voisins de ses parents. A la suite d’une chute, Jonas est hospitalisé et il revient sur sa vie.

Pensiez-vous un jour  écrire sur Jonas Hallgrimsson ?

Jamais. Parce que Jonas Hallgrimsson est un personnage gigantesque l’histoire islandaise. C’est un grand poète romantique du XIXème. Il a écrit des poèmes sur l’âge d’or de l’histoire islandaise qui se situe au début du moyen âge,  sur son amour pour l’Islande. Et, à cette période où l’Islande était humiliée, il a montré comment elle  pouvait être grande.

Le poème auquel vous vous référez dans le titre du roman raconte un voyage entre Reykjavik et le nord où Jonas Hallgrimsson passait les étés. Il fait ce voyage avec une jeune  fille dont il tombe amoureux mais le père pasteur s’oppose à  leur union. Elle restera l’amour de sa vie.

C’est un poème sur l’amour inexistant mais qui devient  éternel par la poésie. Quand Jonas Hallgrimsson arrive à destination, son ami le berger Kéli a disparu. On ne parle pas de ce berger dans l’histoire « officielle » de Jonas. Donc j’ai voulu faire ce lien entre Jonas Hallgrimsson et son ami Keli et lui permettre de revenir sur cette perte et celle de son amour de jeunesse.

Ce roman est différent de vos textes précédents mais on  y retrouve votre subtilité, votre rapport au temps et à la vie et son emprise sur nos choix. Quelle place faites-vous à ce personnage ? Est-il dans la rupture ou la continuité?

Évidemment, Jonas Hallgrimsson est un personnage très connu donc c’était un sentiment spécial d’écrire sur lui car tous  les Islandais ont leur opinion à son propos. C’était un terrain miné. Mais le texte est avant tout un roman. Pas vraiment noir, pas vraiment  policier. Mais quand même…  Sa poésie nous plonge dans son univers mental et il était indispensable de créer un lien spécial avec Jonas. Ce roman aborde aussi la question des différentes classes sociales. Jonas Hallgrimsson est fils de pasteur et devient poète, Kéli est fils de berger et vit dans un  dénuement total.

On connaît votre passion pour l’histoire. Mais le contexte historique abordé ici est peu connu de nous, les lecteurs francophones. Nous n’ignorons pas le  rapport « sarcastique » entre le Danemark et l’Islande. Les tensions sont-elles toujours vives dans la mémoire islandaise ?

Oui. Les Islandais ont  été  gouvernés pendant 600 ans par les Danois. Au 19ème siècle, Copenhague était la capitale de l’Islande. Jonas Hallgrimsson initie alors la lutte pour l’indépendance. Comme tout colonisateurs, les Danois n’investissaient pas dans les infrastructures du pays  mais pillaient les richesses islandaises. Et, qui plus est, à l’humiliation infligée de la part des Danois, il fallait ajouter les  catastrophes naturelles et les éruptions.  Ce sont  600 ans ponctués de morts infantiles, de disette et de souffrances. Jonas Hallgrimsson et ses amis vont tout faire pour soustraire l’île  au Danemark. Mais l’indépendance de l’Islande ne sera acquise que 100 ans exactement après la mort de Jonas.

Dans ce roman, on peut aussi découvrir un portrait du milieu intellectuel de l’époque. Jonas Hallgrimsson rencontre le directeur des archives royales, des explorateurs,  Hans Christian Andersen, Charles Darwin,… Pourquoi vous tenait-il à cœur de montrer  cette émulation intellectuelle ?

Il faut ajouter à votre remarque que Jonas Hallgrimsson était aussi naturaliste et qu’il a fait beaucoup de recherches sur la nature islandaise. Il était en contact avec de nombreux scientifiques. Il fallait replacer Jonas dans ce contexte tout en s’amusant. Par exemple, je raconte la rencontre de  Jonas et de Hans Christian  Andersen au cours de laquelle j’imagine qu’Andersen drague le poète islandais. Mais en fait il n’y a aucune trace  d’une rencontre quelconque entre les deux hommes. Ils étaient contemporains, au Danemark, et l’on sait que  Jonas adorait les contes. A partir de là…

Cette période est aussi un moment fondateur aussi pour la langue islandaise. 

Oui, on peut dire ça. En fait, l’Islande a toujours des inquiétudes pour sa langue car il y a peu de gens qui la parlent, environ quatre cent mille seulement.  Pour la protéger, Jonas Hallgrimsson a créé une version islandaise des nouveaux concepts de l’époque. Il est le grand initiateur du mouvement qui consiste à ne pas  accepter de mots étrangers mais à construire des mots islandais a partir de racines. Par exemple, on ne dit pas télévision mais sjónvarp de sjón (vision) et de varp (projection). Mais aujourd’hui,  avec le numérique et l’informatique, les mots anglais sont toujours plus nombreux et l’on peut craindre que la langue islandaise disparaisse dans un siècle environ. 

Le roman est un retour de Jonas sur sa vie. Mélancolie, acceptation de la mort, pudeur face aux souffrances. Le roman parle de ce qui nous échappe et n’a pas pu être.

Aujourd’hui on dirait de Jonas Hallgrimsson qu’il est dépressif, ce qu’on voit clairement dans ses poèmes romantiques. On le traiterait aussi d’alcoolique. Il était naturaliste mais n’a rien publié de satisfaisant. Il a vécu à Copenhague, la plupart du temps, mais il a le mal du pays malgré ses amis islandais de Copenhague qui le soutiennent. Quand il fait cette chute qui lui sera fatale, ses amis défilent. Il n’est pas seul. Mais sur son lit d’hôpital, qui sera son lit de mort, il repense à tout. Et à sa part de mauvaise conscience.

En effet, vous abordez aussi la question de la responsabilité, de la culpabilité. Et cette question centrale est à la racine du roman noir en général.

Mes romans traitent presque toujours des deux questions du regret et du deuil. Dans mes romans  policiers, j’évoque surtout ceux qui restent et qui se débattent avec le deuil. La victime, elle, est morte. Elle ne souffre plus. Les autres si.  Et, en effet, dans ce sens, Jonas se fait l’écho de ces thématiques. Donc, peut-être, ce roman fait-il partie de mes romans noirs car Jonas est celui qui reste. En ce sens, peut-être ce roman est-il aussi un roman policier !

La nature est très présente, elle est indissociable de vos romans.

C’est difficile de vivre en Islande, avec les hivers très longs ou les éruptions. C’est un pays abominable et très dur,  donc on retrouve  la nature et le climat dans tous les romans islandais. Surtout n’allez pas en Islande en hiver… Mais c’est aussi un pays magnifique et les journées d’été sont les plus belles sur terre.

Comme pour  Jonas,  l’Islande restera votre boussole.

Exactement. Je vis en Islande, j’ écris en islandais pour les Islandais. Mais c’est aussi  pour ça que je suis si honoré de voir mes livres voyager.

Compte rendu: Christine Defoin

La fin du Voyage. Arnaldur Indridason. Métailié 2025. Traduit de l’islandais par
Eric Boury.
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Texte garanti sans IA!

Publié par Nuit blanche du Noir

Festival des littératures de Mons (Belgique)

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