Noir de chine

La programmation du festival Nuit blanche du Noir qui accueillait Qiu Xiaolong et He Jiahong en 2018 l’a montré à suffisance: le polar est un genre très développé en Chine depuis une vingtaine d’années. Mais les auteurs sont placés au confluent d’une histoire ancienne et moderne à la fois.
Dès le 15 siècle, en effet, on trouve des récits d’investigation, liés à la tradition du feuilleton, attaché à la personne d’un juge qui mène l’enquête et la résout par son intelligence et son honnêteté. Un récit se suffit à lui-même mais il fait généralement partie d’un ensemble beaucoup plus important. Les crimes décrits sont la plupart du temps familiaux et jugés selon la législation de l’époque, énoncée dans le texte pour que le lecteur comprenne sur quoi le jugement est basé. Une profusion de personnages enrichit le récit qui intègre des éléments surnaturels et des digressions philosophiques sur des sujets généraux indépendants de l’intrigue. Comme dans Columbo, on connaît le criminel et les circonstances du crime : ce qui intéresse c’est la sagacité du juge pour démêler l’affaire.
C’est dans cette veine que s’ancrent les récits consacrés au personnage du Juge Ti, haut fonctionnaire, magistrat de la dynastie des Tang (7ème siècle) admiré pour son équité, son sens de la déduction et sa capacité à interpréter les textes légaux. En 1948, Robert Van Gulik traduit certains des récits du juge Ti et consacrera 16 romans à ce personnage, qu’il adapte, en évitant la « couleur locale », au lecteur occidental : nombre de personnages limité et interventions surnaturelles gommées. Plusieurs adaptations de cette série auront lieu à partir des années 60 : sous forme de BD (par Frits Kloezeman), en série télévisée britannique (Judge Dee réalisé par Richard Doubleday,) en reprise littéraire par Frédéric Lenormand (une vingtaine de romans publiés chez Fayard à partir de 2004), en adaptation cinématographique à Hong Kong (2010, 2013, 2018 par Tsui Hark).

De la même façon, le personnage du Juge Bao apparu sous les Song au 10ème siècle est une figure protagoniste du théâtre chanté qu du 13ème siècle reconnaissable à sa figure sombre et à sa tache de naissance en croissant de lune sur le front. A partir du 16ème siècle, le juge Bao mène des enquêtes policières. Il est très connu dans le monde chinois et, de nos jours encore, a fait l’objet d’une série télévisée à Taiwan, d’une adaptation en BD par Patrick Marty & Chongrui Nie, aux éditions FEI (Paris) à partir de 2010, d’une reprise littéraire par Frédéric Lenormand encore et même d’un jeu vidéo japonais.

A côté des « récits de magistrat », le genre se renouvelle avec l’arrivée des traductions de Sherlock Holmes en chinois à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème avec celle d’Arsène Lupin. Diverses phases de traduction sont nécessaires pour que ces textes parviennent aux lecteurs dits populaires (passage par la version anglaise, japonaise ou en chinois classique). Cependant cette littérature introduit de nouveaux modes de rapport au récit, copiés sur le roman policier européen. Si elle reste de la littérature de second rang, elle présente l’intérêt de s’adresser – en s’adaptant – à un public peu initié à la culture classique. C’est l’âge d’or du récit policier en Chine.

Entre 1949 et 1980, le genre connaît une véritable éclipse, car considéré comme trop peu éducatif, chargé d’images négatives de la société et encore trop empreint de surnaturel. Seuls quelques romans policiers ou d’espionnage soviétiques échappent à la règle. A partir de 1980, on retraduit Sherlock Holmes ou Agatha Christie et des documentaires mettent en lumière le personnage du policier. Mais un nouveau resserrement s’opère en 1989 et la littérature policière devient « officielle », pour proposer systématiquement une image du policier soucieux du peuple.

Après 2000, on assiste à l’alternance entre resserrement et relâchement. Mais le boom de la littérature policière démarre et, bien que le genre reste surveillé, il permet de donner une vision d’une société vénale, corrompue et de faire une critique déguisée du système judiciaire. L’image de la Chine véhiculée par cette littérature est noire, sombre, celle d’une société où la censure est omniprésente. Mais, par les lois du genre lui-même, le roman policier chinois d’aujourd’hui permet exprimer une quête de justice et de liberté. (CD)

Les conseils lecture du festival Nuit blanche du Noir:

Avis de décès de Zhou Haohui , Sonatine, sortie le 13 juin 2019! Traduit à partir de la version anglaise par Hubert Tézenas.
La rivière de l’oubli de Cai Jun, XO éditions, traduit du chinois par Claude Payen. Voir la rubrique Conseil polar du vendredi
Le secret de Big Papa Wu de Diane Wei Liang, 10/18, traduit par Odile Demange
La dictature du Panda de Jianxiu Mi (alias Michel Imbert) aux Editions de l’Aube.
Les nouvelles  enquêtes du juge Ti de Frédéric Lenormand.
Hong Kong noir de Chan Ho-kei, Denoël, traduit par Alexis Brossollet
Et, bien entendu, tous les romans de Van Geluck autant que ceux de Qiu Xiaolong!

Vous pouvez télécharger ces ouvrages  à partir de Librel, le portail numérique des libraires francophones de Belgique. Ou acheter la version papier chez votre libraire habituel.

Cet article rend compte d’un séminaire sur la littérature policière en Chine présenté par la Professeure Vanessa Frangville de l’Université Libre de Bruxelles. Il est soumis aux lois sur la reproduction. Autorisation à demander à inculq@gmail.com

 

 

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