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L’inconnu de la poste (Florence Aubenas)

Florence Aubenas a mené une enquête longue de sept ans au cours de laquelle elle a rencontré les différents protagonistes d’une vraie affaire judiciaire : le meurtre de la postière perpétré en 2008 dans un petit village de l’est de la France.  On connaît la grande qualité des articles de Florence Aubenas dans Le Monde (sur le monde ?).  Elle livre ici un récit linéaire, chronologique dans le style nouveau journalisme polardeux.

L'inconnu de la poste - Florence Aubenas - Babelio

L’affaire se passe à Montréal-la-Cluse, un petit village de l’Ain à moins d’une cinquantaine de kilomètres de Bourg-en-Bresse.  3500 âmes en bordure du lac Nantua, un endroit magnifique avec une nature à la beauté sauvage magnifiquement décrite par l’auteure mais aussi pas très loin, de l’activité économique qui fait (sur)vivre les locaux dans la vallée du plastique.  La ruralité, c’est aussi une forme d’ennui, de résignation.  L’un des protagonistes fait référence au Clochemerle de Gabriel Chevallier.  Si la vie n’est pas malheureuse à Montréal-la-Cluse mais elle n’y est pas palpitante et on « parle sur son voisin ».

Décembre 2008, l’impensable survient : Catherine Burgod, postière de son état, enceinte de cinq mois, est retrouvée lardée de 28 coups de couteau.  Butin pour ce crime odieux au bureau de poste : 2500 €.  Le village est sous le choc.

Très vite mais sans véritable preuve, Gérald Thomassin sera désigné comme principal suspect.  Ce statut en fait le personnage principal de l’inconnu de la poste.  Gérald Thomassin, c’est une gueule d’ange déchu.  Gamin de la DDAAS, il est balloté de familles d’accueil en foyers.  Il mène une vie hors du commun : repéré par Jacques Doillon, il tourne dans Le petit criminel au début des années 90 et sa prestation lui vaudra un César du meilleur espoir masculin.  Thomassin, c’est une personnalité double face, il alterne les tournages grâce à son talent d’acteur et les errances imprégnées d’alcool et de Subutex.  Au moment du crime de la poste, il a le grand tort d’être dans sa seconde phase.  Thomassin végète dans la Grotte, un appartement minable situé juste en face du minuscule bureau de poste de Montréal-la-Cluse.  Un faisceau de présomptions légères l’accuse et pourtant, Thomassin ne cesse de clamer son innocence.  L’enquête est longue, les juges d’instruction se succèdent, l’absence de preuve fait piétiner les gendarmes.

Ce bouquin n’est bien sûr pas un polar mais il se lit comme tel.  Florence Aubenas parvient à distiller un récit clair et précis. Elle a énormément d’empathie pour les nombreux protagonistes de l’affaire.  Outre le principal suspect, il y a bien sûr Catherine Burgod, la postière et ses copines du village.  Le récit démarre avant son assassinat.  Le lecteur la rencontre bien vivante, l’auteure parvient à l’incarner, à lui donner de la consistance.  Il y aussi le Futur Ex et le Nouveau, les compagnons ancien et actuel de la postière.  La description et le point de vue de Raymond Burgod, le père de Catherine, sont particulièrement émouvants.  Raymond a été un personnage important du village en tant qu’adjoint au Maire.  Il a de l’autorité et il sait comment il faut mener la barque.  Son monde s’écroule quand sa « petite mésange », sa fille unique, la prunelle de ses yeux est brutalement assassinée.  Il n’a de cesse de vouloir la lumière sur l’affaire.  Florence Aubenas rend admirablement bien la colère de ce père blessé.  Il veut que Thomassin croupisse en prison mais quand la vérité judiciaire donne un autre éclairage, on perçoit l’humanité de Raymond Burgod obligé de composer avec cette colère dévastatrice.  L’avocat du père joue aussi un rôle intéressant mais terrassé par une crise cardiaque, il ne connaîtra jamais l’épilogue judiciaire de l’affaire.  Enfin, il y a Tintin et Rambouille, les potes de galère de Thomassin.  Paumés, drogués, marginaux, l’auteure parvient néanmoins à en faire des personnages attachants.  Même l’actuel Garde des Sceaux français joue un petit rôle dans l’inconnu de la poste.  Béatrice Dale, soucieuse de faire disculper Thomassin, demandera à Dupond-Moretti de faire assurer la défense du suspect par son cabinet.

Florence Aubenas décrit avec finesse la colère, le désespoir, l’ennui, la résignation des différents protagonistes.  Elle y parvient sans voyeurisme, en soutenant par son empathie les différents personnages.  L’inconnu de la poste est un récit extraordinairement humain. (AH)

A ne pas manquer : Florence Aubenas sera en signatures demain, samedi 08 mai de 14:00 à 16:00 à la Librairie Tropismes (11 Galerie des Princes, 1000 Bruxelles) dans le cadre du Festival de la Foire du Livre de Bruxelles. Gestion des signatures par la librairie: https://www.tropismes.com.

A propos de ce livre, suivez la rencontre proposée par la Foire du Livre de Bruxelles le 10 mai à 20h: De sang froid. Florence Aubenas et Dimitri Rouchon-Borie

L’inconnu de la poste. Florence Aubenas. L’Olivier, 2021.

Ce texte est soumis à la loi sur la reproduction. Autorisation à demander à inculq@gmail.com


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