Bernard Minier et l’ombre de Bob Morane

Bob Morane est orphelin. Ce 25 juillet 2021, à près de 103 ans, l’inestimable Henri Vernes nous a quittés.

Le Festival Nuit blanche du Noir choisit cette occasion pour vous proposer une interview que Bernard Minier nous a accordée il y a quelques semaines.

NbdN : Bernard Minier, vous  êtes est l’un des auteurs français actuels dont tous les romans sont n°1 dès leur sortie en librairie et traduits dans  de nombreuses langues. Pourtant vous êtes entré en littérature assez tard puisque Glacé, votre premier roman a été publié en 2011. Vous aviez donc 50 ans passés ! Pourquoi avez-vous attendu aussi longtemps ?

Bernard Minier : Sacrée question ! Tout est là. C’est la question centrale. J’écris depuis que je suis en âge d’écrire. J’ai écrit très tôt  des petites histoires qui circulaient parmi mes copains.  Il y avait à cette époque, dans les années 70, quand j’avais 10 ans, un auteur belge qui était très lu par les pré-ados de mon âge, c’était Henri Vernes, et sa série des Bob Morane, éditée aux éditions Marabout. On trouvait ses livres partout dans le Sud-Ouest, dans le moindre bureau de presse. Vernes était d’une fécondité incroyable, il y avait plus d’une centaine de titres. Je me rappelle La vallée des Brontosaures, Le cratère des immortels, L’ombre jaune,… Grâce à lui, on s’évadait, on allait aussi bien en Asie qu’en Amazonie ou on  voyageait dans le temps. J’avais les BD aussi. Mais mes premières lectures, c’était Robinson Crusoé, L’île au trésor et avant Jules Verne, … Henri Vernes !  Les premières histoires que j’ai racontées – j’écrivais à la main et, à 12 ans, j’ai eu une machine à écrire – c’étaient des histoires de Bob Morane et  Bill Ballantine. Et d’ailleurs, des années plus tard, quand j’ai écrit M au bord de l’abîme, qui se passe à Hong Kong et n’a rien à voir avec la série des Servaz, j’ai créé un méchant qui s’appelle Ming ; et Ming, c’est aussi le nom de l’Ombre jaune dans la série des Bob Morane ! La boucle était bouclée !

NbdN : Henri Vernes aurait pu avoir sa place dans la Ligue de l’imaginaire dont vous faites partie et qui rassemble de nombreux auteurs et autrices de polar aujourd’hui, comme Ian Manook, Franck Thilliez ou  Barbara Abel.

Bernard Minier : Lui, plus que tout autre puisqu’il abordait tous les genres.

NbdN : Toute cette littérature, de Verne à Vernes, a, semble-t-il,  créé un imaginaire spécifique que l’on retrouve désormais dans le polar français aussi bien qu’international ?

 Bernard Minier : Tout à fait. Et d’ailleurs, il y a aujourd’hui une littérature de l’imaginaire et de la science-fiction française, portée en particulier par les Editions Bragelonne. Quand j’avais 10 ans, la science-fiction jouissait d’une notoriété bien plus importante que le polar qui était finalement assez marginal. Le fantastique aussi avait le vent en poupe, on lisait Lovecraft ou un autre auteur belge, Jean Rey, et son magnifique roman Malpertuis. De nos jours, c’est l’inverse, le polar occupe une place importante et la science-fiction une place marginale. C’est dommage.

NbdN : Dans tous vos romans, il y a de la musique, une véritable « play-list ». Comment fonctionnez-vous ? Est-ce que cette play-list est constituée de ce que vous écoutez habituellement ? Se génère-t-elle au fur et à mesure de l’écriture, par des éléments de l’intrigue ?

Bernard Minier : Un peu des deux ! C’est souvent ce que j’écoute au moment où j’écris ce qui se retrouve dans l’histoire. J’écoute du hard, c’est vrai, mais pas beaucoup de heavy métal. On sait tous que l’art du roman consiste à ne pas expliquer les choses mais à les montrer. J’ai développé cette idée  depuis Glacé. Un des éléments qui caractérise mes personnages, c’est la musique qu’ils écoutent. Gustav Mahler pour Servaz, le rock indé pour Espérandieu, le heavy metal pour Samira Cheaung. Ça dit quelque chose de chacun. Moi, j’écoute aussi bien du Mahler que du rock indé, j’adore ça. Mais jamais quand je travaille. Quand j’écris, j’ai besoin du silence. George Steiner disait que le plus grand luxe, c’est le silence et je suis bien d’accord avec lui. Mais quand j’ai fini ma journée de travail j’aime bien mettre des CD sur ma chaîne et pousser le volume à fond. J’adore les CD, même pour les artistes actuels ! J’achète encore des CD !

NbdN: Une  question, très personnelle, à vous le constructeur d’histoire pour qui les « cliffhangers » et les climax n’ont plus de secret ! Puisque vous évoquez cette série dans La Chasse, est-ce que Tommy Shelby meurt au dernier épisode de Peaky Blinders ?

Bernard Minier : Eh bien, je n’en sais rien, figurez-vous ! Pourtant je suis un « dévoreur de séries » mais je n’ai pas vu Peaky Blinders ! Je viens de voir une série formidable, Le serpent, avec un extraordinaire Tahar Rahim. La série télévisée est un format inventif, créatif, qui correspond assez au roman. J’ai vu une excellente série belge, Ennemi public, avec Angelo Bison. Et je pense que s’il y a eu une abbaye dans La Vallée, c’est peut-être dû à Ennemi public, à l’atmosphère incroyable qui y régnait ainsi que dans le village. Pour Peaky Blinders, désolé, je me suis juste inspiré de la casquette et de la coupe de cheveux !

NbdN: Une de mes collègues Dames du polar (comme Ian Manook nous a baptisées) comparait récemment la ville de Mons, où se tient notre  Festival Nuit blanche du Noir,  à Marsac la ville universitaire où se déroule Le Cercle.

Bernard Minier : J’ai fait mes études à Toulouse, j’aurais pu m’en inspirer, mais il était impossible de placer mon intrigue dans une ville aussi grande. Par certains côtés, j’aurais pu aussi  choisir une sorte de Cambridge ou d’Oxford transposé dans le Sud-Ouest, peut-être dans le Gers… Mais, pour les besoins du roman Le Cercle, je me suis beaucoup amusé à construire cette petite ville de Marsac. C’est là que la fille de Servaz fait une classe préparatoire littéraire, dans une école d’élite, et qu’une professeure est retrouvée assassinée dans sa baignoire. Bien entendu, certains étudiants sont suspects. Depuis Glacé, j’avais envie de parler de l’éducation, de l’érudition, de situer l’intrigue dans le milieu universitaire, avec ses côtés british… d’ailleurs, Le Cercle est probablement le plus british de mes romans ! Et je serais enchanté de découvrir Mons !

Relisez les conseils lecture du Festival Nuit blanche du Noir consacrés aux deux derniers romans de Bernard Minier La Vallée et La Chasse .

Interview Christine Defoin.

La Vallée. 2020 XO Editions

La Chasse. 2020 XO Editions.

Ce texte est soumis à la loi sur la reproduction. Autorisation à demander à inculq@gmail.com.


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