Un tableau, comme une scène de crime

Le samedi 3 juillet 2021, au Musée des Beaux-Arts de Lyon, dans le cadre des Quais du polar, avait lieu une rencontre exceptionnelle puisque Bernard Minier y commentait un tableau de Nicolas Poussin daté des environs de 1622, La Mort de Chioné.

La Mort de Chioné (Poussin) — Wikipédia

Avant d’être accrochée dans la salle des Poussin du MBA de Lyon, cette toile, a connu bien des aventures. En fait, on avait carrément perdu sa trace ! Seules quelques allusions de Poussin lui-même sur ses œuvres de jeunesse, peintes avant son départ pour l’Italie,  pouvaient laisser croire qu’il avait consacré un tableau à la mort de Chioné. Et, par ailleurs, on n’ignorait pas que Poussin  avait vécu un certain temps à Lyon. Quand on retrouve le tableau au début du XXème siècle, on le soupçonne donc d’être un Poussin mais sans trop de certitudes.  Or, en 2002, on retrouve aussi un dessin de Poussin sur le thème de Chioné. Les études comparatives montrent qu’il y a de grandes chances que le tableau soit bel et bien de Poussin, mais la certitude n’est pas encore complète ! En 2012, enfin, une chercheuse découvre par hasard un contrat de location d’un immeuble au nom de Poussin, ce qui prouvait sa présence à Lyon, ainsi qu’un inventaire de biens réalisé dans le cadre de la succession par le petit-fils de l’acheteur qui avait, en 1622, acquis la toile. Dans cet inventaire, elle est décrite précisément et on y donne même ses dimensions de l’époque (elle a probablement été rognée car elle est plus petite aujourd’hui) ! Le Musée a donc pu acheter l’œuvre en toute sérénité en 2016, la faire restaurer et l’exposer sans crainte dans la salle des Poussin.

Mais ce qui attire Minier dans cette œuvre, ce n’est pas seulement cette aventure rocambolesque, c’est plutôt la thématique qui est développée ici et son traitement par Poussin. Le sujet, tiré du livre XI des Métamorphoses d’Ovide raconte l’histoire de Chioné,  une jeune fille dont la beauté est telle qu’elle est séduite à la fois par Hermès et Apollon. Conséquence de ces doubles amours divines, Chioné accouche de jumeaux. Mais elle se permet aussi de braver le courroux de Diane, dont elle met en doute la beauté par comparaison à la sienne ! Pour la punir, Diane lui transperce la langue d’une flèche. Chioné meurt sous le regard de ses enfants. Son père, Dédalion, tente de se suicider en se jetant du Parnasse mais Hermès le change en épervier et le sauve.

La mort de Chioné n’a été que très rarement traitée en art. C’est la démesure, l’ubris, qui sont abordés ici. Minier, amateur de peinture de la Renaissance, ne l’est pas forcément de Poussin, mais le tableau lui parle parce qu’il est construit comme une scène de crime, à la lueur de la lune, dans les ténèbres de la forêt, selon une architecture précise qui met en évidence la sensualité, les courbes. Dans le tableau, évidemment, l’intrigue est racontée en simultanéité : la flèche est décochée, Chioné est morte, ses enfants sont présents, son père est déjà sauvé. Dans le roman, c’est forcément la linéarité qui importe pour la compréhension. Mais en fin de compte la leçon est identique : il ne faut pas défier les Dieux même s’ils abusent de leur pouvoir.

Par ailleurs, Minier aime ce tableau parce que la forêt y est omniprésente. Pour lui, la forêt c’est le lieu où l’on se perd, où les choses sont cachées et ne se révèlent que peu à peu. La toile lui rappelle les Pyrénées où il situe ses actions : un espace boisé où la nature permet de révéler le côté sauvage de l’être humain.

Minier, l’amateur de Breughel,  se définit comme un auteur de thrillers « baroco-réalistes ». Ajoutons que ses romans sont construits autour de scènes conçues comme des tableaux,  qui restent dans la mémoire visuelle bien après avoir refermé le livre. Ah, la scène d’ouverture de Glacé!

Un moment suspendu, dans ce magnifique musée de Lyon, pendant lequel, pour quelques privilégiés, peinture et littérature se sont croisées sur le terrain du crime.

Synthèse Christine Defoin

Ce texte est soumis à la loi sur la reproduction. Autorisation à demander à inculq@gmail.com.


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