Nicolas Beuglet : questionner l’impensable

Le cri - Nicolas Beuglet - Babelio

Nicolas Beuglet est entré dans la sphère du polar/thriller avec Le Cri, un roman étonnant qui lui a aussitôt valu la reconnaissance des lecteurs.

Il a récemment accordé une longue interview au blog de la Nuit blanche du Noir à l’occasion de la sortie de son cinquième  roman, Le passager sans visage, la suite du Dernier message. Ces trois romans et Complot ont fait l’objet de nos conseils du vendredi soir, à relire, bien sûr.

Nicolas Beuglet : Complot

NbdN : Nicolas Beuglet, vous avez été  journaliste, présentateur et rédacteur en chef d’une chaine de télé, puis vous devenez écrivain… mais que faut-il savoir de plus sur vous pour comprendre ce qu’on va découvrir quand on ouvre un de vos romans ?

Nicolas Beuglet : Quand j’étais petit je voulais toujours savoir le pourquoi du pourquoi. Et ça na pas changé! La thématique des origines, je la porte en moi depuis très longtemps et je continue à la creuser aujourd’hui. Ensuite, j’ai rapidement eu envie de raconter des histoires et de m’en faire raconter. Adolescent, j’ai fait beaucoup de jeux de rôles avec des amis : on se plonge dans  des histoires  mais de façon interactive. Donc, j’ai eu très tôt ce goût pour la narration. Ce sont les deux choses à savoir parce qu’elles sont fondatrices de mon travail.

NbdN : Vos récits sont extrêmement organisés autour de climax, de cliffhangers, ces moments de suspension, ces instants où l’on doit tourner la page parce qu’on ne peut pas ne pas connaître la suite…

Nicolas Beuglet : J’adore qu’on me fasse vivre ces instant-là en tant que lecteur et j’espère pouvoir le faire vivre aussi par ce que lire un de mes livres doit être avant tout un moment de plaisir. Et le contenu autant que  la forme doivent tenir en haleine. La frustration qui nous pousse à vouloir connaître la suite fait partie de l’excitation de la lecture  mais aussi de l’écriture. Chacun des chapitres de mes livres est construit comme un « mini-livre ». Avec une accroche, un développement et une conclusion qui laisse le récit en suspens. C’est voulu, réfléchi, pensé, mais, au-delà de ça, je ne commence le livre que lorsque j’ai la fin et il faut que la fin me satisfasse énormément parce que ces cliffhangers ne doivent pas seulement être des gimmicks. Ils doivent aussi amener petit à petit à un dénouement qui soit à la hauteur des attentes que l’on a fait naître chez le lecteur en lui répétant que ce qu’il croit savoir n’est qu’une partie de la vérité. Qu’il y a peut-être encore plus, plus loin. Donc, j’essaye de trouver une fin qui soit vraiment conséquente pour que le lecteur ne soit pas déçu et se pose encore des questions une fois le livre refermé.

NbdN :  Il y a aussi dans votre écriture une dimension photographique. Est-ce que la composition de photos ou de tableaux vous intéresse ?

Nicolas Beuglet : Comme j’ai travaillé en télévision, j’ai beaucoup utilisé l’image et j’adore le montage. Une demi-seconde ou deux secondes d’images qui s’enchainent comme il faut, avec le son qu’il faut au moment où il faut… et je suis heureux ! Ça me fait du bien au sens physique et esthétique du terme. J’écris aussi pour susciter ces images-là. Quand on écrit un livre, il faut parvenir à décrire pour faire exister, sans se référer, par exemple, à un autre personnage de l’imaginaire collectif  ou à un film. Evidemment, s’appuyer  sur les références communes, c’est  tentant, mais je pense que notre travail d’auteur est de créer de nouvelles images pour que, ensuite, les lecteurs fabriquent leurs références eux-mêmes. Parfois c’est complexe et difficile. Mais c’est le travail de l’écrivain.

NbdN : On sent aussi très fortement votre intérêt de journaliste pour des sujets pointus, très peu connus, quasiment inimaginables, mais qui, par ailleurs, sont totalement vrais.

Nicolas Beuglet : Oui. Cela a toujours été le fil conducteur de l’ensemble de mes ouvrages : des faits réels, historiques, scientifiques, sociaux, qui sont « énormes » au sens de leurs conséquences, de leurs sens, du nombre de personnes qu’ils ont touchées, mais dont on n’a pratiquement jamais entendu parler. Je prends plaisir à les inscrire dans un thriller pour les remettre en lumière. Cela fait partie la même obsession que de trouver une bonne fin : trouver le bon sujet.

Nbdn : Justement, pourquoi avoir choisi la forme du polar  ou du thriller plutôt, par exemple, que le fantastique ?

Nicolas Beuglet : J’aime partir d’une histoire criminelle qui va m’intriguer, intriguer le lecteur et « sillonner » à travers les thématiques sociétales. Le thriller ou le polar sont ancrés dans le réel, ils sont crédibles et addictifs en termes de narration comme on vient de le dire. Ils permettent d’aborder des contenus sociétaux, scientifiques ou autres, complexes de manière « agréable » dans le sens du « plaisir de lecture » . Cela crée chez le lecteur non pas le rejet d’un sujet difficile mais plutôt l’envie de l’intégrer à sa pensée. Donc, naturellement il arrivera à se poser des questions.

Le passager sans visage - Nicolas Beuglet - Babelio

NbdN : A la page 157 du Passager sans visage, vous avez cette formule « questionner l’impensable ». Est-ce que c’est l’expression du fil rouge de votre écriture ?

Nicolas Beuglet : Je n’y aurais pas pensé mais c’est un excellent résumé. Ce qui m’intéresse, c’est que le lecteur soit interpelé, confronté à des événements ou des faits auxquels il n’avait pas ou plus pensé parce que qu’il n’avait pas eu le temps ou qu’il ne s’était pas renseigné, ou pour n’importe quelle autre raison. Une partie de mon job sera de fouiner, de trouver, et puis de raconter l’histoire qui va autour. Je n’écris pas des essais ou des documentaires, j’écris des histoires. Je passe, certes, beaucoup de temps à me documenter mais encore beaucoup plus à savoir comment raconter la meilleure histoire possible. Je prête énormément d’attention à « tricoter » l’information.

NbdN : Les  personnages autour desquels vous construisez les récits sont aussi les porteurs de votre vision de la société. Et vous choisissez des femmes pour ce faire. Mais Sarah Geringën  et  Grace Campbell ne portent-elles pas une forme d’aridité et de vide : l’infertilité chez Sarah, l’enfance perdue chez Grace ? Et, finalement, aller au centre de la découverte, résoudre le mystère, n’est-ce pas  trouver le moyen de se reconstruire, de se remplir, d’avoir quelque chose à mettre en soi ?

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Nicolas Beuglet : C’est une des premières fois qu’on l’analyse comme ça mais c’est juste. Le chemin qui les mène à retrouver du sens et à remplir leur être, c’est la vérité. Sarah comme Grace cherchent à comprendre quelque chose, Sarah sur son père, Grace sur elle-même. Elles ont besoin de faire la lumière sur tous ces éléments de leur famille ou d’elles-mêmes dont elles ne savent pas trop quoi penser. Ça les empêche de grandir, de devenir quelqu’un. D’être heureuses simplement. Mais les deux ont peur de savoir. Sarah a peur de découvrir la vérité sur son père absent. Grace a peur d’ouvrir la porte de son cabinet secret dans lequel elle a enfermé son passé.

NbdN : Il y a beaucoup de portes closes, de cellules, de lieux secrets dans vos romans.

Nicolas Beuglet : La symbolique du secret est importante, c’est vrai. Il y a aussi beaucoup de grottes dans mes romans. J’ai grandi une partie de mon enfance dans le Périgord, qui est riche de l’histoire préhistorique de nos origines et où il y a une profusion de grottes recouvertes de peintures rupestres. J’y allais constamment, pour regarder les traces de ces anciennes civilisations, de ces gens qui nous ont précédés. Ça m’a beaucoup renvoyé à la question de l’origine mais aussi à celle du mystère et du secret. Il y a, dans ces grottes, quelque chose de caché, de cryptique que l’on cherche à comprendre. La porte cache une vérité.

NbdN : Dans Le Passager sans visage vous abordez un sujet délicat, la pédocriminalité. Et ce qui est terrible, c’est que vous décrivez quasiment un projet sociétal.

Nicolas Beuglet. Oui, c’est bien ça. J’ai longtemps hésité à parler de ce sujet. Je ne voulais pas me confronter à l’horreur de cette réalité. Je savais que j’allais devoir lire, entendre, comprendre (pas voir, c’était inutile pour mon propos) des choses qui allaient beaucoup me perturber. Mais je me suis rendu compte que le sujet abordé ici était peu connu, le projet Helmutt Kentler. Cet homme, qui était sexologue et universitaire, a réussi à faire en sorte que l’administration berlinoise, pendant une quarantaine d’années, jusqu’en 2003, place des enfants abandonnés dans des familles ouvertement pédophiles. Ce type de familles était choisi à dessein au motif que ces pédophiles allaient particulièrement bien s’occuper d’eux. Ce qui m’intéresse au-delà du délire d’un homme, c’est qu’il a réussi à faire de ce délire une idéologie administrative, acceptée, encouragée, et, pis encore, gérée par des fonctionnaires. Ce qui est terrible, c’est de penser qu’il y aura toujours un moment, dans les différentes époques, où des administrations censées veiller sur le bien des peuples diront que c’est pour le bien de l’enfant qu’on fait « ça ».  Intuitivement, on sent bien qu’il y a quelque chose d’anormal dans cette position. Ces fonctionnaires avaient eux-mêmes des enfants. Comment ont-ils pu signer les dossiers ? Aujourd’hui, cela nous semble incroyable. Je ne sais pas comment moi-même  j’aurais réagi à l’époque. Mais je ne peux pas excuser ceux qui ont défendu, expliqué, justifié, prôné et intellectualisé ce système.  Vous avez parlé de « pédocriminalité » mais le mot est récent. Avant, on disait « pédophilie » et dans « pédophilie » il y a amour de. On n’était pas dans la criminalité. Pourtant, avant, c’était déjà de la  pédocriminalité,  mais qui se voulait  dépénalisée.  Et c’est à ce niveau que cela a été intellectualisé. Or si l’on intellectualise des choses qui ne sont pas naturellement bonnes, c’est qu’on tente de  les faire accepter alors même qu’on sait à quel point elles sont mauvaises.

NbdN : Paradoxalement, la notion d’expérimentation vous intéresse, d’une manière générale ?

Nicolas Beuglet : Oui, parce que je suis quelqu’un de curieux. Je veux savoir ce qu’on ne sait pas. Je considère que, si on ne sait pas, c’est parce qu’on n’a pas cherché à l’expliquer.  Mais jusqu’où peut-on aller pour tenter de comprendre quelque chose ? Quelles frontières repousser pour connaître ce qui est inconnu ? A quel moment s’arrêter ?  C’est un débat intéressant, surtout  à notre époque où les contre-pouvoirs éthiques sont à la traîne. Avec la rhétorique du « si on ne fait pas, on sera à la traîne», l’humain passe après la science. Et si nous, nous pouvons encore poser certaines questions sur les limites, ailleurs on ne se les pose même plus. En Chine, par exemple, les discussions sur la manipulation des embryons et des gènes pour fabriquer des individus sur mesure sensés répondre à tel ou tel critère d’intelligence n’est plus une question taboue. Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont on transforme l’inacceptable en acceptable.

NbdN : Ce passage  de l’inacceptable à l’acceptable est-il lié à l’existence de réseaux, sous toutes leurs formes ? Comme celui des « super-riches » de votre roman, par exemple, ou les  GAFAM ?

Nicolas Beuglet : Ce sont des connivences qui posent question, évidemment. Mais il me semble que le progressisme va de pair avec le mondialisme, pris dans le sens de « volonté d’uniformisation des identités culturelles ». Et donc, avec le lissage des différences, des particularités, des histoires, des cultures, dans le but de fabriquer une humanité construite sur un seul modèle, qui consommera le même produit et qui n’aura le choix que de dire oui à ce qu’on lui proposera. Pour moi, cela ne peut pas rendre heureux de dire « je suis citoyen du monde ». L’être humain  a besoin de racines. Il a besoin d’être confiant dans l’identité de son pays, de sa famille, des gens qu’il aime. Il doit aimer l’endroit où il se trouve, sa culture et celle des autres mais si on uniformise tout, on va perdre le point d’ancrage, les racines, la stabilité. On finira « hors-sol »,  sans rien à quoi se raccrocher. Evidemment dire qu’on aime son pays, ne signifie pas qu’on n’aime pas les autres. Mais aujourd’hui, en France, dire qu’on aime son pays est perçu comme l’expression d’une sorte de sentiment de supériorité.

NbdN : Vos propos font écho  à une phrase que vous citez dans le Passager sans visage : Tous les peuples disent aimer leur liberté. Menacez-les de la supprimer et ils se révolteront comme un seul homme mais effacez leur culture, ils finiront par oublier qui ils sont y compris ce peuple qui aimait tant sa liberté. Et, bien que vous vous défendiez de vouloir écrire sur la crise sanitaire actuelle, les dix dernières pages de votre roman décrivent une société très semblable à celle que vous vivons aujourd’hui, en pleine crise, et dans laquelle la culture semble effectivement devenue secondaire face à la liberté.

Nicolas Beuglet : D’abord, je ne voulais pas écrire sur la situation contraignante que nous vivons au quotidien en ce moment. Ensuite, je voulais aussi offrir à mes lecteurs la possibilité de traverser un monde différent de celui dans lequel nous vivons actuellement. Et, enfin, je voulais écrire sur cette époque qui cristallise les camps, les modes de pensées. Mais je voulais en parler sans en parler ! Vous y voyez une réflexion sur la situation actuelle – et c’est ce que je pensais faire – mais beaucoup d’autres ne font pas forcément le lien. Chacun y voit ce qu’il a envie d’y voir.

NbdN : Dans votre roman Le passager sans visage, le rapport liberté versus culture est malgré tout très interpelant.

Nicolas Beuglet : Le rapport entre liberté et sécurité, voilà  la balance principale des démocraties. Et pour qu’elle soit au cœur des démocraties, elle doit être questionnée en permanence et non actée. Le débat est compliqué : plus de liberté moins de sécurité, plus de sécurité moins de liberté… Mais aujourd’hui, ce débat cristallise les camps. Ce n’est même plus un débat, c’est un véritable affrontement. Les états n’ont pas joué leur rôle, parce qu’ils ont créé, encouragé, attisé cet affrontement alors qu’ils auraient dû apaiser et faire en sorte qu’on puisse trouver des solutions ensemble, sans s’entredéchirer. Il va y avoir des blessures très profondes. Je pense en particulier aux enfants qui risquent d’en sortir traumatisés. Autour de moi, je vois des petits qui sont dans une panique permanente parce qu’ils n’ont pas le vécu d’un adulte qui leur permettrait de relativiser. Les enfants auront des cicatrices, c’est certain. Quand la peur de la pandémie sera passée, la fragmentation restera, dans la société, dans les familles, chez les amis… Je suis très inquiet pour l’après.

NbdN : Terminons quand même sur une note positive : il y a une belle résilience chez Sarah et Grace, vos personnages centraux !

Nicolas Beuglet : Oui, j’ai confiance en leur capacité à aller mieux. Ces personnages sont en fin de compte des « rayons de soleil ». Elles laissent des plumes dans ces affaires, bien sûr, certaines choses ne sont pas complètement résolues pour elles –  on ne vit pas de happy end dans mes romans -, mais l’essentiel de leur reconstruction est en marche. La résilience sociale est plus compliquée  mais il faut avoir confiance, malgré tout, et parler, parler de tout. Se parler.

Interview: Christine Defoin

Le passager sans visage . Nicolas Beuglet. XO Editions, 2021.

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Ce texte est soumis à la loi sur la reproduction. Autorisation à demander à inculq@gmail.com.

Pour la commodité de lecture, ce texte n’utilise pas l’écriture inclusive.


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